La part d’ombre de la société dans les œuvres de Wilde, Stevenson et Shelley

| Vous avez peut-être déjà vu passer cet article rédigé par mes soins dans le webzine de Génération Écriture paru le mois dernier. Je le poste également ici, si vous avez envie de réagir en commentaire, n’hésitez pas !|

Des livres classiques ? Il y en a pour tous les goûts, selon les pays, selon les genres, donnez-moi un critère et je vous trouve une recommandation. Pourtant, la définition d’un classique est pour moi assez vague. Comment un livre devient-il un classique ? Son auteur ? Son actualité ? Ses thématiques ? Un peu de tout cela, sans aucun doute. Demeure la question du « Comment ? », encore et toujours. Alors je me suis demandée quels livres étaient pour moi des classiques Trois me sont venus immédiatement en tête : Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde de R.L. Stevenson et Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley. Le thème de ces quatre immenses romans de la littérature anglaise du XIXe siècle apparaît sans doute de manière évidente puisqu’ils mettent en scène, de façon plus ou moins évidente, des monstres. Mais alors en quoi cette part d’ombre de l’humanité relevée dans ces trois œuvres a pu contribuer à les élever au rang de classiques. Pour cela, il est inévitable de prendre en compte le contexte historique dans lequel ont été créés ces romans qu’il s’agisse de la morale victorienne, de l’héritage romantique ou de la notion de catharsis. Nous verrons ensuite comment la monstruosité est mise en scène dans chacun des trois récits avant de nous questionner sur leur discours qui dépasse leur époque évoquant la part d’ombre de l’individu, le processus cathartique permis et les thématiques toujours d’actualité.

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I. Un contexte historique régi par la morale et l’étiquette

La morale morale anglaise du XIXe siècle

Écrit en 1818, Frankenstein est le premier des trois textes à être publié en Angleterre. Sans doute, aura-t-il été lu avec attention par Stevenson et Wilde, ce dernier ne le mentionne pas dans son œuvre, peut-être a-t-il été une inspiration pour la monstruosité fantastique mise en scène dans L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde en 1886 et Le portrait de Dorian Gray en 1890.

Si le roman de Shelley est le seul à ne pas avoir été écrit durant le règne de Victoria (1837 – 1901), nous pouvons aisément dire que la société anglaise reposait sur un clivage prononcé entre les nobles et les pauvres et que l’étiquette de la haute société a peu changé durant le siècle, se durcissant même sur l’image à donner à son entourage.
La période victorienne est particulièrement sévère avec les passions, souvent cataloguées comme dérangeantes
et qui ne devaient pas être assouvies sous peine d’un courroux tout religieux. François Bédarida explique que « sur le plan théorique, rigorisme et hypocrisie se sont alliés pour échafauder le principe de la “double morale” (double standard). Ce qu’on entend par là, c’est la séparation entre deux sphères : d’un côté celle de la famille et de la vertu, de l’autre celle du plaisir et de l’instinct. »(i) Ce principe de double morale s’applique autant à la distinction entre la vertu de la femme (stricte) et celle de l’homme (permissive) d’un côté, que dans l’apparence parfaite donnée au grand jour et l’assouvissement de certaines passions de manière cachée de l’autre.

Il n’est donc pas étonnant qu’une telle société ait engendré des refoulements, des violences, des désirs non assouvis (surtout non assumés) dans laquelle lire un récit qui traite de ces sujets devient tabou. Le Portrait de Dorian Gray subit les foudres de certains Anglais et plusieurs journaux montèrent au créneau pour revendiquer leur point de vue dès la publication de l’histoire.(ii)

Les influences du romantisme et du roman gothique

Il est nécessaire de remettre nos trois romans dans leur contexte littéraire également. Plus tardifs, Wilde et Stevenson succèdent au mouvement romantique de la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle. Mary Shelley, elle, baigne dans cette atmosphère puisqu’elle côtoie le cercle des écrivains et poètes qui ont marqué ce genre avec Lord Byron ou encore son mari, Percy Bysshe Shelley. S’attachant aux descriptions, à la nature et aux sentiments, en Angleterre, le romantisme est considéré comme une introduction à la littérature victorienne.

Pourtant, l’aspect horrifique des trois œuvres n’est pas sans nous rappeler les romans gothiques d’Ann Radcliffe ou Matthew Gregory Lewis où le frisson se mêle au récit. Oscar Wilde en est même très inspiré puisqu’il adopte le pseudonyme de Melmoth à sa sortie de prison en 1897, directement emprunté au roman éponyme de son grand-oncle, Charles Robert Maturin (iii). Nous retrouvons donc chez chacun des trois auteurs un fond surnaturel où le frisson et la monstruosité tiennent une place conséquente pour servir les thèmes abordés.

La notion de catharsis au XIXe siècle

Cette notion de catharsis est principalement connue par Aristote qui l’évoque dans sa Poétique notamment. Il s’agit en fait d’un processus par lequel le spectateur se purge de ses passions inavouées par une certaine identification à un personnage puni pour ses propres passions. Plus largement, la catharsis consiste à se délivrer d’un sentiment, d’un désir, d’une passion non admise et refoulée. C’est en réalité une notion assez complexe liée en premier lieu au théâtre, mais qui peut s’étendre à l’art (que ce soit la musique, déjà évoquée par Aristote, mais aussi la littérature et sans doute la peinture et le cinéma aujourd’hui). Beaucoup d’auteurs ont discuté cette notion. Notamment au XIXe siècle où la conception classique de ce processus est remise en cause. « Pierre Frantz signale ainsi que la sensibilité morale des Lumières admet mal l’idée d’une neutralisation des émotions nocives », explique Sabine Gruffat (iv). Pour les descendants des idées des Lumières, le processus n’aurait pour effet que de provoquer une certaine forme de résistance et d’insensibilité ayant donc le résultat inverse à l’idée admise jusque-là.

Au XIXe siècle, donc, l’utilité de cette notion est discutée alors que la nécessité de ce processus semble plus requise que jamais à cause de la double morale victorienne que nous avons évoquée plus tôt.

II. Les monstruosités dans les romans

L’image de perfection de Dorian Gray

Interprétation du mythe de Faust (Goethe représente le romantisme allemand ayant inspiré le mouvement en Angleterre), Le Portrait de Dorian Gray évoque pleinement l’étiquette victorienne du paraître avant tout. À la fois esthétique et morale, l’image de Dorian Gray représente une perfection à atteindre. Le personnage est jeune, beau et intelligent. Une identité à laquelle aspire Oscar Wilde lui-même, excepté pour l’intelligence qu’il sait déjà posséder.

Pour autant, Dorian Gray manque de vertu. Il s’adonne à tous les vices, embrasse ses passions qu’il extériorise sans complexe puisque les conséquences n’auront pas de prises sur son image parfaite. Dans l’ombre, son portrait noircit, s’enlaidit à sa place, jusqu’à finir par dévorer son homologue de chair et d’os. Sa punition est terrifiante et sans appel. Il est finalement rattrapé par les conséquences de ses actes, rappelant au lecteur que chaque décision ne peut être suivie que d’un contrecoup. Fidèle à lui-même, Oscar Wilde ne plaide qu’un désir esthétique dans son roman. Pourtant, celui-ci semble avoir bien plus d’ambitions que ce que l’auteur clame, à la fois dénonciateur d’une moralité subjective, mise en scène d’un monstre, de passions et désirs qu’il convient de cacher. Dorian Gray et son physique parfait semblent tout à fait propices à une identification du lecteur victorien.

Les désirs refoulés du Dr Jekyll

L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde montre un bon nombre de similitudes avec le roman de Wilde. Écrit quelques années auparavant, Stevenson crée, de manière un peu plus scientifique, mais tout aussi surnaturelle, un personnage dont l’identité se divise en deux entités distinctes. Ici, le personnage principal recherche activement une façon de séparer de son être ce qui est moral de ce qui ne l’est pas. Il en résulte ainsi son double maléfique en la personne de Mr Hyde dont le nom lui-même évoque la dissimulation. Une dissimulation qui éclate au grand jour devant le Dr Lanyon « car sous mes, pâle et défait, à moitié évanoui, tâtonnant devant lui avec les mains tel un homme ravi du tombeau, là, devant moi, se tenait Henry Jekyll ! »v

S’il ne s’agissait pas non plus de l’objectif premier de Stevenson lorsqu’il rédigea cette histoire, avec le recul, il est impossible de ne pas faire le rapprochement avec cette étiquette trop stricte de la période victorienne obligeant l’homme, mais plus encore la femme, à refouler ses passions. Aussi n’est-il pas impossible de supposer que l’attrait pour cette histoire, ayant recueilli un franc succès dès sa publication, a pu résider dans la lecture de ses passions interdites par la bienséance.

La différence rejetée du monstre de Frankenstein

Peu avant l’ère victorienne et sous le règne de George III, Mary Shelley donne naissance au monstre de Frankenstein. Un récit tellement riche que les pistes de réflexions sont nombreuses. C’est ici la création du monstre qui nous intéresse : un monstre issu de la folie d’un homme, le Dr Frankenstein. Tout comme nous l’avons constaté pour Dorian Gray et son portrait, le Dr Jekyll et son Mr Hyde, le Dr Frankenstein donne corps à une entité séparée de lui-même portant les traits d’un monstre qu’il ne nomme même pas.

D’un côté, le Docteur est un homme moral jouissant d’une vie aisée et se conformant à l’étiquette face à ses semblables. Mais sa soif de connaissances et de pouvoir l’entraîne vers des expériences flirtant avec le blasphème de la religion chrétienne. De l’autre, on retrouve la Créature, incarnant le désir de pouvoir du Dr Frankenstein sur la vie.

Pourtant, le plus abject des deux n’est pas celui que l’on pense au départ. Au fil du récit, le lecteur découvre un peu plus le Docteur et la Créature dans leurs intentions et peut s’identifier au début à l’un avant de glisser vers l’autre. La Créature montrant un comportement et des faiblesses plus humaines que son créateur même. Une fois encore, les passions du héros, ou plutôt des héros, finissent par être sévèrement punies. Les deux personnages se répondent dans leurs qualités comme dans leurs faiblesses liées directement aux passions humaines.

« Mais il est vrai que je suis un misérable. J’ai assassiné des êtres beaux et faibles ; j’ai étranglé des innocents dans leur sommeil, et j’ai étouffé celui qui ne m’avait jamais fait de mal, ni à personne d’ailleurs. J’ai condamné à la souffrance mon créateur, cet homme digne d’amour et d’admiration s’il en fut. Je l’ai poussé à sa ruine. Le voilà qui repose, blanc et froid dans la mort. Vous me détestez ; mais votre haine ne saurait jamais égaler celle que je me voue moi-même. Je contemple ces mains qui m’ont donné le jour, je songe à ce cœur qui a conçu l’idée de ma création, et j’aspire au moment où ces mains rencontreront mes yeux et où ce cauchemar ne me hantera plus. » (vi) Ces remords évoqués par la Créature ne sont-ils pas profondément humains ? Les regrets. La haine de soi. Le repenti. C’est cette ambiguïté intrinsèque à chacun des deux personnages de Frankenstein qui force l’identification du lecteur à des sentiments partagés.

III. Un discours qui transcende les siècles

Notre part d’ombre

Alors, bien évidement, nous ne sommes pas tous des monstres à l’instar du Portrait, de Mr Hyde ou du Dr Frankenstein et sa Créature. Les passions sont poussées à leurs extrêmes dans les trois récits et c’est peut-être ce qui fait que l’on aime les découvrir et les relire encore au XXIe siècle.

La part d’ombre, chaque humain en possède une et l’on se tourne ici plus vers la psychologie, terrain où je ne m’aventurerai pas plus que ce simple fait. Conscient ou pas, apercevoir la part d’ombre des personnages de ces romans peut parler à la nôtre tout en permettant un certain recul face à l’extrême de ces derniers. Pour Bertolt Brecht, cette « distanciation » est indispensable pour ne pas risquer une aliénation du spectateur à ses émotions, empêchant un processus de réflexion de s’enclencher (vii). À mon sens, c’est exactement ce qu’il se produit avec les textes de Mary Shelley, Oscar Wilde et R.L. Stevenson.

Si la moralité et l’étiquette ne sont plus aussi strictes qu’au XIXe siècle, notre société est tout de même régie par des codes, souvent nécessaires afin de juguler la violence des individualités puisque cela nuirait à la société dans son ensemble. Or, comme au XIXe siècle et à l’époque du théâtre classique, ces passions refoulées peuvent aboutir à une nuisance sociale. Ces récits, traversant les siècles, répondent à des besoins inhérents à l’humain, quelle que soit son époque, et désamorce la violence des pulsions par la lecture qui en est faite.

La fonction de catharsis et les passions

Tout en gardant l’esprit ouvert, on peut donc facilement trouver une fonction cathartique dans les œuvres qui nous occupent ici. Chacun des personnages offre une mise en scène des passions et de la part d’ombre résident en chaque individu. Quelle que soit la définition que l’on donne au processus de catharsis, la lecture de ses œuvres permet soit de purifier le lecteur, soit de lui permettre une réflexion qu’il n’avait peut-être pas avant. Passant ainsi par une nécessité humaine plus que contextuelle, on peut comprendre pourquoi deux de ces romans ont connu un succès immédiat et continue aujourd’hui à inspirer les individus par de nombreuses études, analyses, adaptations littéraires ou cinématographiques. Si Oscar Wilde a connu des détracteurs, ce peut être autant par une dénonciation dérangeante du fonctionnement de la société dans laquelle il évoluait que par le personnage extravagant qu’il était et qui suscitait, de fait, des oppositions virulentes. Le fait est que son roman est devenu un classique de la littérature anglaise et sans doute pour les mêmes raisons que j’ai évoquées plus haut.

Des thématiques d’actualité

Non content de parler aux individualités et à la valeur morale que peut avoir le processus de lecture dans ces trois romans, c’est sans aucun doute également les sujets qu’ils abordent (et dénoncent) qui ont fait d’eux de grands classiques anglais.

La fondation Martin Bodmer qui a consacré une exposition temporaire au Frankenstein de Mary Shelley en 2016 explique que « les thèmes qu’il aborde sont en effet au cœur des préoccupations littéraires et philosophiques modernes : l’éthique scientifique, le changement climatique, la technologisation du corps humain, l’inconscient, l’altérité humaine, la précarité des sans-abri et des sans-identité. » (viii) Autant de sujets qui nous questionnent encore aujourd’hui et nous questionneront probablement demain.

Stevenson aborde plus facilement l’éthique scientifique, tout comme Shelley, et rejoint Wilde sur des sujets qui dénoncent les comportements dépourvus de bon sens dans la société, nous mettant en garde contre les dangers de rentrer absolument dans un moule prédéfini. Wilde aborde aussi l’art, une réflexion qui lui tient à cœur dans beaucoup de ses écrits.

Ces trois auteurs nous permettent de nous questionner sur ce qui a changé et ce qui demeure, invariablement, et représente une menace pour l’humanité. Ces romans abordent des sujets qui touchent le public de façon intime dans sa façon d’être soi-même, mais aussi d’être au monde et c’est peut-être ce qui en fait des classiques grâce à leur succès au fil des générations.

Loin de fermer le débat, je pense qu’il y a encore énormément à dire et à discuter sur des œuvres aussi riches que le sont celles de Mary Shelley, R.L. Stevenson et Oscar Wilde. La monstruosité a une part non négligeable dans ces trois romans qui sont à la fois les résultats d’une société anglaise stricte et rigide, laissant peu de place à l’épanouissement et aux individualités, mais aussi les mises en scène de cette part d’ombre inhérente à l’humanité. Ces romans ancrés dans leur temporalité sont porteurs d’un caractère universel de l’être humain ce qui leur a permis d’être reconnus du vivant de leurs auteurs et résonnent encore aujourd’hui en chacun de nous.

i La société anglaise, du milieu du XIXe siècle à nos jours, François Bédarida, Editions du Seuil, septembre 1990, p.227

ii Le Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde, préface de Jean-Pierre Naugrette, Le Livre de Poche, 2001, p.15

iii Melmoth ou l’homme errant, 1820 (Melmoth the Wanderer). Traduction de Jean Cohen, édité en 6 tomes chez G.C. Hubert, Palais-Royal, Paris, 1825

iv Sabine Gruffat, « La catharsis revisitée », Acta fabula, vol. 13, n° 8, Notes de lecture, Octobre 2012, URL : http://www.fabula.org/acta/document7298.php, page consultée le 20 septembre 2018.

v L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, R.L. Stevenson, Le Livre de poche, Librairie Générale Française, 1999, p.68

vi Frankenstein ou le Prométhée moderne, Mary Shelley, Gallimard, FolioSF, 1988, p.308

vii Sabine Gruffat, « La catharsis revisitée », Acta fabula, vol. 13, n° 8, Notes de lecture, Octobre 2012, URL : http://www.fabula.org/acta/document7298.php, page consultée le 20 septembre 2018.

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3 réflexions sur “La part d’ombre de la société dans les œuvres de Wilde, Stevenson et Shelley

    • C’est vrai que le naturalisme a plus marqué la France que des romans à caractère fantastique comme ceux-là. Peut-être quelques nouvelles sur le mythe du vampire…il faudrait que je me replonge dans ce sujet… ah j’ai presque envie d’en faire mon prochain sujet de recherche du coup lol

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